Accueil › Arts visuels › Le sténopé : définition, principe et fabrication

Le sténopé : définition, principe et fabrication


Sténopé construit avec des fragments collectés sur un champ de tir, œuvre Champ de tir de Jonas Delhaye

Le sténopé est sans doute la forme la plus simple de l'appareil photographique : une boîte étanche à la lumière, percée d'un trou minuscule, et une surface sensible placée face à ce trou. Pas d'objectif, pas de mise au point, pas de viseur. Cette simplicité radicale en fait un outil pédagogique apprécié, mais aussi un véritable langage pour de nombreux artistes, qui y trouvent une image douce, une profondeur de champ presque infinie et un rapport au temps très particulier.

Définition du sténopé

Le mot désigne à l'origine le petit trou lui-même : il vient du grec stenos, « étroit », et opê, « ouverture ». Par extension, on appelle aussi sténopé l'appareil entier, c'est-à-dire la boîte munie de ce trou. En anglais, on parle de pinhole camera, littéralement « appareil à trou d'épingle ».

Le sténopé est un cas particulier de la camera obscura, la « chambre noire ». Dans une pièce plongée dans l'obscurité, la lumière qui entre par une petite ouverture projette sur le mur opposé une image inversée du paysage extérieur. Le phénomène est décrit dès l'Antiquité, notamment dans des textes chinois attribués au philosophe Mozi et chez Aristote, puis étudié de façon approfondie au XIe siècle par le savant arabe Ibn al-Haytham (Alhazen). À la Renaissance, la chambre noire devient un instrument d'observation et une aide au dessin ; il faudra attendre le XIXe siècle et l'invention des surfaces photosensibles pour que l'image projetée puisse être fixée.

Le principe optique : pourquoi un simple trou forme une image

Chaque point d'un sujet éclairé renvoie de la lumière dans toutes les directions. Si l'on place une feuille devant ce sujet, tous ces rayons se mélangent et aucune image n'apparaît. Le trou du sténopé agit comme un filtre : de chaque point du sujet, il ne laisse passer qu'un mince faisceau, qui vient frapper un point précis du fond de la boîte. L'ensemble de ces points recompose l'image, renversée de haut en bas et inversée de gauche à droite, puisque les rayons se croisent au passage du trou.

Plus le trou est petit, plus le faisceau est fin et l'image nette… jusqu'à une certaine limite. En dessous d'un certain diamètre, la lumière se diffracte sur les bords du trou et l'image redevient floue. Il existe donc un diamètre optimal, qui dépend de la distance entre le trou et la surface sensible (la « focale » du sténopé). Pour une boîte d'environ 100 mm de profondeur, ce diamètre se situe autour de 0,3 à 0,4 mm ; pour 50 mm, autour de 0,25 mm. De nombreux calculateurs en ligne, basés sur la formule de Lord Rayleigh, permettent d'affiner ce chiffre.

Autre conséquence du principe : le sténopé n'a pas de plan de netteté. Un objet situé à quelques centimètres du trou et une montagne à l'horizon sont rendus avec la même douceur. C'est ce qui donne aux images sténopéiques leur aspect si reconnaissable, à la fois précis dans l'ensemble et légèrement vaporeux dans le détail.

Ouverture et temps de pose

Comme en photographie classique, on peut exprimer l'ouverture d'un sténopé en divisant la focale par le diamètre du trou. Avec une boîte de 100 mm et un trou de 0,35 mm, on obtient une ouverture d'environ f/285, alors qu'un objectif courant ouvre à f/2,8 ou f/5,6. La quantité de lumière qui entre est donc infime, et les temps de pose s'allongent en conséquence :

  • sur papier photographique noir et blanc, en plein soleil, il faut compter de quelques dizaines de secondes à quelques minutes ;
  • sur film négatif, quelques secondes suffisent souvent par beau temps ;
  • en intérieur ou par temps couvert, la pose peut durer de longues minutes, voire des heures.

Ces durées ont un effet esthétique : les passants disparaissent ou deviennent des silhouettes fantomatiques, l'eau se lisse, les nuages s'étirent. Certains photographes poussent l'expérience jusqu'aux poses de plusieurs mois, appelées solarigraphies, où la trajectoire du soleil s'inscrit en arcs lumineux sur le papier.

Fabriquer un sténopé en carton, étape par étape

Un sténopé en carton se construit en une heure avec du matériel courant. L'essentiel est d'obtenir une boîte parfaitement opaque et un trou propre.

Le matériel

  • une boîte en carton rigide avec couvercle (boîte à chaussures, boîte de thé métallique, boîte de pellicule pour les très petits formats) ;
  • de la peinture noire mate ou du papier noir pour l'intérieur ;
  • une fine feuille d'aluminium (une canette découpée convient très bien) et une aiguille fine ;
  • du ruban adhésif noir opaque et un morceau de carton pour l'obturateur ;
  • du papier photographique noir et blanc et, pour le développement, un accès à un petit laboratoire (révélateur, bain d'arrêt, fixateur, lumière inactinique rouge).

Les étapes

  1. Noircir l'intérieur. Peignez ou tapissez de noir mat toutes les faces internes pour éviter les reflets parasites qui voileraient l'image.
  2. Percer la fenêtre. Au centre d'une face, découpez un carré d'environ 1 cm de côté.
  3. Préparer le trou. Posez la feuille d'aluminium sur un support dur, percez-la en faisant tourner la pointe de l'aiguille sans appuyer fort, puis poncez légèrement les bavures. Vérifiez le diamètre avec une loupe ou en scannant la feuille à haute résolution.
  4. Fixer la plaque. Collez l'aluminium derrière la fenêtre, trou bien centré, avec de l'adhésif opaque.
  5. Créer l'obturateur. Un simple rabat de carton noir, maintenu par un morceau d'adhésif, suffit à masquer et démasquer le trou.
  6. Charger le papier. Dans l'obscurité ou sous lumière rouge, fixez une feuille de papier photo sur la face opposée au trou, côté émulsion tourné vers l'ouverture.
  7. Exposer. Posez la boîte sur un support stable, ouvrez l'obturateur et comptez. Notez le temps de pose pour corriger aux essais suivants.
  8. Développer. On obtient un négatif papier, que l'on peut retourner en positif par contact avec une seconde feuille ou en le numérisant.

Une boîte profonde donne un angle de vue étroit, une boîte peu profonde un grand angle. En courbant le papier contre une paroi cylindrique (boîte de conserve ou de thé), on obtient même un effet panoramique très marqué.

Le sténopé pour observer une éclipse

Le même principe sert à observer le soleil sans danger : un trou percé dans un carton projette sur une feuille blanche, placée derrière, une petite image du disque solaire. Pendant une éclipse, on y voit le croissant se dessiner. C'est l'un des usages les plus courants du sténopé : on ne regarde jamais le soleil à travers le trou, on regarde uniquement l'image projetée.

Le sténopé dans l'art contemporain

Parce qu'il peut être construit avec n'importe quel matériau et à n'importe quelle échelle, le sténopé intéresse les artistes bien au-delà de la photographie. Une pièce entière, une caravane, un conteneur ou un monument peuvent devenir chambre noire. Sur ce site, plusieurs œuvres de Jonas Delhaye reposent sur ce principe : Autovia, appareil fabriqué avec des débris collectés sur une autoroute en construction, Champ de tir, sténopé fait d'os et de fragments d'obus, ou encore Cairns, où deux monuments mégalithiques du Morbihan deviennent des chambres photographiques. Le dispositif immersif De sa cellule à l'heure sans ombre… invite quant à lui le public à entrer dans la camera obscura, et les grands tirages circulaires Liquidambar ou Quercus sont réalisés dans un abri photographique placé sous les arbres.

Chaque année, le dernier dimanche d'avril, la Journée mondiale de la photographie au sténopé (Worldwide Pinhole Photography Day) invite amateurs et professionnels du monde entier à réaliser et partager une image prise avec un sténopé.

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'un sténopé ?

C'est un appareil photographique sans objectif : une boîte noire percée d'un trou très fin qui projette une image inversée sur une surface sensible placée en face. Le mot désigne aussi le trou lui-même.

Quelle taille doit faire le trou d'un sténopé ?

Le diamètre optimal dépend de la distance entre le trou et la surface sensible. Pour une boîte de 100 mm de profondeur, on vise environ 0,3 à 0,4 mm ; pour 50 mm, environ 0,25 mm.

Combien de temps faut-il exposer avec un sténopé ?

Sur papier photo noir et blanc en plein soleil, de quelques dizaines de secondes à quelques minutes. Sur film, quelques secondes suffisent souvent. Les poses s'allongent fortement à l'ombre ou en intérieur.

Quelle différence entre sténopé et camera obscura ?

La camera obscura est la chambre noire qui projette une image par une ouverture ; le sténopé est l'appareil photographique qui applique ce principe en fixant l'image sur un support sensible.

À lire aussi

Tous les guides arts visuels · Voir les travaux

Mis à jour le 3 novembre 2026